Etats d’âme de la cigarette

Publié le par La silure


Etats d'âme d'un autre objet du quotidien... la cigarette.



Il m’amuse ! Je le trouve charmant, dans ses efforts pour tenter de vivre sans moi. Comme si m’oublier était une simple question de volonté...

 

 Il a décidé de rompre comme ça, du jour au lendemain. J’avoue qu’au début, ça m’a surprise : il n’avait jamais pris de bonnes résolutions me concernant.

 

 Pendant quelques jours, il a gardé mon paquet au fond de la poche de son pardessus. Je pense que ma présence le calmait. Ça le rassurait de savoir que je serais là s’il avait besoin de moi. Des fois, je sentais sa main effleurer la doublure du manteau, prête à me saisir. Ses doigts se crispaient sur le couvercle en carton, s’arrêtaient en chemin et s’éloignaient de nouveau.


Pas étonnant qu’il ait du mal à se séparer de moi, après tant d'années de complicité. Jusqu’à récemment, il m’emmenait partout. Je le suivais fidèlement dans tous les endroits où il se rendait, à n’importe quelle heure. Bouffée matinale pour parfaire son réveil, compagne ultime avant son  sommeil, je ponctuais sa journée. Je ne crois pas mentir en affirmant qu’au petit déjeuner, j’étais pour lui plus attendue encore que son premier café.


Je lui rendais ses pauses plus douces, au bureau, le matin comme l’après-midi, et le soir, je l’aidais à se changer les idées avant de s’engouffrer dans le métro. Au moindre tracas, il me roulait entre ses doigts. En cas de contrariété, sa nervosité s’amenuisait en tapotant mon filtre avant de m’allumer. Calmé, il souriait alors, déjà tout au plaisir que nous aurions ensemble l’instant d’après. C’était la grande époque, celle où il me regardait avec tendresse, me faisait le serment de ne pouvoir se passer de moi, m’assurait que je serais la première à être du voyage s’il partait un jour sur une île déserte. Dans les soirées entre amis, dans les bars, les boîtes de nuit, nous étions inséparables. Jusqu’au petit matin, parfois, il me coinçait au coin de sa bouche ou  me tenait entre ses doigts. Il trouvait dommage de me laisser me consumer sur un bord de cendrier. Il adorait mes volutes qui venaient ponctuer ses phrases en société et épongeaient le goût amer laissé par l’alcool sur sa langue. Il me doit aussi d’avoir fait la connaissance de certaines de ses maîtresses, qu’il abordait en leur demandant du feu, alors que nous savions tous les deux qu’il avait toujours un briquet sur lui. J’ai ainsi assisté, éteinte, à de nombreux ébats, et, en feu, à ses hauts comme à ses bas.


Depuis une semaine environ, il a sorti le paquet de sa poche. Il n’a pas supporté longtemps de me voir le narguer sur l’étagère, alors il m’a cachée dans un tiroir. Mais il sait pertinemment que je suis là. Quand il m’aperçoit, sa lèvre tremble. Il tente de dissimuler son trouble en détournant le regard, ou en inspirant très fort, pour me prouver que son ascèse a du bon pour ses poumons.


Le pire, c’est que ceux de ses amis qui fument encore l’envient. Les non-fumeurs, eux, le félicitent, le citent en exemple et vont parfois jusqu’à lui tapoter l’épaule pour lui signifier que, décidément, il a bien fait. Ne voient-ils donc pas qu’il grossit à force de compenser à coups de sucreries ? Que cet homme si plaisant vire revêche, grognon, aigri ?


Pourquoi s’entête- il à refuser que je lui manque ? Je sais qu’il me désire. Je sais qu’il va craquer. Et j’ai tout mon temps.

 

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